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Journal de bord du Marion Dufresne par Jerôme Bignon 7 décembre 2009
Lundi 30 novembre
Le mauvais temps de dimanche n'a pu permettre les opérations logistiques: 580m3 de fuel à transférer dans des conditions précaires, indispensables pour l'énergie de la base et utiles pour les bateaux de pêche qui se servent de Kerguelen comme "station-service", lieu unique dans ces iles du grand sud . Ces visites de pêcheurs donnent lieu a des échanges en nature : " légine contre "mouton des Kerguelen" ou "boeuf d'Amsterdam".Les conditions météo du jour permettent le début du pompage.
Départ en hélicoptère pour Ratmanoff, manchotière emblématique des Kerguelen.
Marche de 3 heures où nous découvrons un désastre écologique; ce lieu est usuellemnt peuplé à cette époque de milliers de manchots royaux et de leurs poussins : il est aujourd'hui clairsemé .Seuls quelques centaines de poussins survivent, les autres sont morts de faim!
C'est El Nino qui a encore frappé: le réchauffement de l'océan oblige les manchots à chercher plus loin leur nourriture pour eux et leurs poussins; or, le temps nécessaire pour parcourir la distance supplémentaire condamne à mort une génération de poussins et nous contemplons, un peu tristes, l'ampleur du charnier. Nous voyons heureusement de très nombreux jeunes éléphants de mer, les premières otaries d'Amsterdam, des sternes antarctiques , des pétrels géants, et puis de grands albatros mâles qui attendent le retour de la femelle, encore en mer, pour la parade nuptiale.

Tout cela est évidemment magnifique, même si la première impression de "catastrophe" écologique qui affecte les manchots serre un peu la gorge, quelques jours avant Copenhague...
Retour sur base où je passe à la Poste signer un document-souvenir philatélique qui commémore le 50 ème anniversaire du traité de l'Antarctique (1er décembre 1959).
Déjà la fin de journée... nous quittons provisoirement la base et retournons sur le Marion ; nous allons naviguer de nuit vers la péninsule " Rallier du Baty" à la recherche des savants déposés le premier jour, à notre arrivée sur Kerguélen en provenance des Crozet.
Mardi 1er Décembre
Le temps est bouché ... neige et pluie alternent... L'hélicoptère ne peut bouger .Une heure d'attente et une éclaircie troue le ciel: Pascal , notre exceptionnel pilote, va entreprendre un vol exploratoire...
Très vite, il indique par radio que la récupération est "jouable" ;
Trois rotations, et une heure plus tard, tout le monde est à bord: soulagement général!
Nous apprenons dans le même temps que l'opération scientifique est un succès .
Nous repartons vers Port aux Francais, récupérons sur la route un deuxième marégraphe, immergé par 500m de fond, il y a deux ans. Imaginez la difficulté et la précision de l'opération dans une mer qui n'est pas un lac! Le dernier projet de la journée consiste à nous déposer dans une cabane dénommée "sourcils noirs" du nom de l'albatros qui niche dans ces parages.
Le temps est toujours infect: pour accéder à cette cabane, l'hélicoptère doit entrer dans un canyon étroit et profond...au milieu coule une rivière! Nombreuse hésitations , puis là encore , Pascal- et lui seul- décide qu'il peut y aller . Une première équipe est déposée ; je serai dans la seconde avec Brigitte ; le vol est difficile, mais dans un environnement extraordinaire qui fait oublier le reste; la " DZ" (Dropping Zone) est là , minuscule devant la cabane; on a vraiment le sentiment que les pales du rotor vont toucher la paroi.
Soirée superbe à la bougie , lits superposés , sacs de couchage, et vieux rhum,au bout du monde, la tête pleine de rêves, de bruits de cascade, de chants d'Albatros fuligineux et de Prions de la Désolation.
Mercredi 2 Décembre
Réveil de bonne heure, car pour récupérer l'hélicoptère ,il faut monter sur le plateau 300m au dessus de nous; chemin difficile et par endroits vertigineux, passages étroits ou un "bout" fixé dans la montagne permet de s'assurer.(sujets au vertige s'abstenir).
Une heure quinze plus haut nous sommes en haut , soulagés et heureux. Cédric, le conservateur de la Réserve a "attrapé" un Prion de la Désolation pour nous permettre d'admirer cette merveille de la nature: petit pétrel au plumage bleu-gris, il est en période de reproduction et chante, au péril de sa vie, pour trouver sa partenaire; sur le plateau, au nom évocateur de 'Hurlevents", nous partons à la rencontre de la colonie d'Albatros à sourcils noirs qui nichent dans la falaise.
Spectacle magnifique et rude , vertigineux, où l'élégance de ces grands oiseaux dans le vent impressionne...
L'hélicoptère est au rendez-vous et nous dépose sur le Marion Dufresne qui a fait route, pendant que nous dormions vers le fond du "Golfe du Morbihan" lieu-dit Port Jeanne d' Arc où subsistent les restes d'une usine baleinière. Quelques bâtiments classés ont été restaurés. Une rapide visite, et nous repartons vers Armor où fut expérimentée au bord d'un superbe grand lac de montagne, une pisciculture qui fut, comme l'usine baleinière,un échec....
Mauvaise analyse de la rigueur du climat, ...l'idée paraissait bonne mais fut mal évaluée;
Que faire de ces lieux? La réflexion est en cours dans le cadre du plan de gestion de la Réserve.
L'hélicoptère redécolle pour nous déposer à Port Bizet, cabane sur l'île Longue ( Bizet comme l'espèce de moutons qui fut introduite sur cette île dans l'espoir d'y constituer un troupeau exploitable ). Cette expérience se déroula au détriment de la végétation indigène ,voire endémique et des oiseaux qui ont aujourd'hui disparu de l'île Longue.
Un plan de gestion tendant à l'élimination progressive des moutons se poursuit ; l'hélicoptère se pose sur le Marion où nous naviguons dans le Golfe du Morbihan et bénéficions d'une très belle lumière de fin de journée. Pas âme qui vive , sauf les oiseaux .....
Jeudi 3 décembre
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Je découvre de la Résidence, tôt le matin, le mont Ross, sommet de l'archipel. Pureté absolue de l'air du matin, quelques nuages écrasés comme des lentilles , le jour est là vers 4 h et le soleil éclaire rapidement les sommets enneigés. Les opérations de pompage du fuel ont pu commencer; les conditions météo le permettent enfin... L'hélicoptère nous emmène vers le nord de la péninsule Courbet, objectif cap Cotter, lieu à la réputation froide et difficile; Nous marchons longuement, aprés avoir pris possession de la cabane destinée à l'observation des quatre oiseaux emblématiques du site:
- Le Gorfou Macaroni qui porte sur la tête une "aigrette" jaune et curieuse, genre chapeau de mariage. Les oiseaux sont en période de nidification: un des deux oeufs pondus deviendra poussin...l'autre non! car l'effort requis dans cet univers difficile est trop important et ne permet pas au couple de subvenir à la nourriture des deux. Nous assistons à la passation du relais entre mâle et femelle qui couvent alternativement et partent ensuite chacun leur tour en mer 7 jours pour se nourrir. Un rituel émouvant!
-Le Cormoran , non pas celui que nous connaissons dans nos régions, mais celui de Kerguelen très élégant dans sa livrée blanche et noire; il nous toise de son regard, bleu de glace. Il s'est installé en colonie sur le cap Cotter et partage son territoire avec les Gorfous.
- Le grand Albatros niche quant à lui entre la grève, un peu encombrée, et le mont Campbell, gros rocher, haut de 130m , solitaire et perdu au milieu du plateau . Nous assisterons à un rituel pré-nuptial entre de deux "vieux" oiseaux- trente ans nous dira Cédric- ces oiseaux immenses, les plus grands du monde, entre 2,5 et 3 m d'envergure, assez maladroits sur de petites pattes palmées déploient une grâce indolente (relire absolument Beaudelaire) dans ces préliminaires amoureux.
- Le manchot Papou,enfin: nous trouvons sur notre chemin une pouponnière de jeunes poussins en bon état de conservation , curieux et presque joyeux,semble -t-il, de nous rencontrer.
Casse-croûte au soleil dans ce coin perdu, seuls, face à la mer, au milieu des oiseaux...on ne parvient pas à se lasser.
Retour sur la base en hélicoptère en début d'après-midi; nous recherchons, en vain, le troupeau de rennes, espèce introduite à l'instar de la souris ,du rat, du chat, du lapin ( mot à ne jamais prononcer sur un navire comme le savent les marins; on dit BLO ..Bêtes à Longues Oreilles !) du mouflon, du mouton ,du boeuf. Le plan de gestion de la Réserve doit mettre en oeuvre sur le long terme un retour à une faune plus indigène. Sur la base, je passe comme promis à la Poste signer un document-souvenir commémorant le 1er décembre 1959, signature du traité de l'Antarctique en ma qualité de conseiller des terres australes et antarctiques françaises.
Vendredi 4 Décembre
C'est notre dernier jour à Port aux Français avant de quitter l'archipel des Kerguelen. Tôt le matin, je visite la base du CNES ( Centre National d'Etudes Spatiales) ; cette base, reliée à Toulouse et Kourou( Guyane) surveille les satellites "héliosynchrones" et sert de premier observatoire sur le comportement du vol des Arianes 5 après leur lancement de Kourou; Bâtiment bourré de technologies sophistiquées, pour partie " secret Défense". Un immense radiome ( sorte de grosse bulle comme un dôme) protège l'antenne géante qui scrute le ciel. De part sa position géographique, Kerguelen est un lieu convoité de tous ceux qui participent à l'aventure spatiale. Ici, dans les années 70 ,la France et l'Union soviétique ont coopéré et lancé des fusées; le nom est resté : un lieu se dénomme aujourd'hui "Fusov"!
Un peu plus loin , une antenne du CEA ( Commissariat à l'Energie Atomique) s'intéresse aux explosions nucléaires souterraines de par le monde....
Surprise à l'heure du déjeuner!, Nathalie la "disker" a fait réaliser à mon intention un "panneau- flèche"...OISEMONT ....13883 kms qui sera cloué sur le poteau directionnel au milieu de la base en souvenir de mon passage!
Déjeuner d'adieu, puis embarquement toujours émouvant: ceux qui partent après un an, ceux qui restent pour un an, ceux qui comme nous réalisent en partant le privilège qu'ils ont eu de découvrir ces lieux. Archipel des Kerguelen, plus vieille île du monde, lit-on dans les ouvrages: océan, rochers, glaciers,neige, lacs, mousses , lichens, tourbes, oiseaux et mammifères et puis ce vent ,ces nuages étonnants, quel spectacle à la fois rude et authentique!
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16 heures: dernier coup de sirène pour saluer ceux qui restent et nous voguons vers Saint Paul ( île volcanique située au Sud d' Amsterdam ); Navigation de 700 milles vers le nord-est: le compas indique le cap 35 ° ... arrivée prévue le 7 Décembre au matin.
Samedi 5 et Dimanche 6 Décembre
Le temps est agréable même si la houle de travers ou de 3/4 arrière fait rouler le navire; un vrai festival d'oiseaux , ceux qui nichent à Kerguelen vont être longtemps sur notre route, mais aussi ceux qui nichent à Saint Paul qui viennent à notre rencontre de sorte que nous assistons à un véritable ballet Le 5, dans la matinée, grande agitation sur la passerelle, car un écho-radar indique, dans le nez du bateau à l'horizon,la présence d'un autre navire. Ami? Ennemi? En effet, nous sommes dans la ZEE( Zone Economique Exclusive) des TAAF et donc de la France et la pêche est soumise à des règles . Par défaut de surveillance lié à l'immensité de ces espaces, ces mers ont été longtemps pillées; depuis 2004, une coopération étroite avec les Australiens, une surveillance satellite plus performante ,les moyens de la Marine Nationale, ou encore une coopération TAAF- Armements français, ( via l'Osiris) tout cela a contribué à y mettre un terme, mais le danger est toujours là! Nous apprenons finalement , par radio que le navire est français :c'est la Croix du Sud, palengrier à la légine qui est en action de pêche tout à fait régulière.
Echanges radio amicaux entre les commandants de bord, chacun poursuit sa route...A peine l'avons nous croisé que deux gros cachalots sont signalés, visibles sur babord à environ 200m du navire.
Le capitaine de la " Croix du Sud " reprend la radio et nous indique qu'il est lui-même suivi par 8 cachalots(!)qui attendent patiemment que les lignes soient relevées et les légines à portée.....prêtes à déguster!
C'est pendant ces deux journées en mer que nous allons quitter les eaux froides subantarctiques , 3 - 4 °, et retrouver les eaux subtropicales 13- 14 °. Cette convergence des océans ( Austral et Indien),est très marquée et très importante pour la compréhension des écosystèmes si différents.
RAS de particulier sur notre route sinon le ballet des oiseaux ...océanites...pétrels soyeux et autres albatros .; tout cela dans une mer bleue marine foncée, tâchetée de la blanche écume qui moutonne.
Lundi 7 décembre
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Saint Paul....C'est un cratère volcanique à moitié immergé et donc ouvert sur l'océan , doté d'une passe inaccessible aux gros bateaux: tant mieux! c'est une Réserve intégrale.
Le cratère fait 1 Km de diamètre et son fonds atteint 60m ; comme toujours sur les sites des TAAF, une cabane pour les scientifiques qui observent les otaries par centaines, les gorfous sauteurs, mais aussi les prions de Macgillivray , espéce endémique dont il ne reste que 200 individus au monde ; nous montons à 3500 pieds en hélicoptère et nous pouvons apercevoir, à 8O km au nord, l'île d' Amsterdam.
Le pilote nous montre l'île sous toutes les coutures, puis nous redépose sur le bateau. De là, départ en Zodiac pour la cabane....descente sportive le long de l'échelle de pilotin , jolie visite du cratère et de la cabane qui garde à proximité les traces de l'usine langoustière où ont été abandonnés entre les deux guerres et pendant une année des hommes que les conditions climatiques n'avaient pas permis de venir relever.
Certains en sont morts!
6 savants vont rester 72h ; 4 pour plonger dans le cratère et trouver de l'eau qui sort de la terre à plus de 8O °... objectif : trouver des bactéries du type de celles qui sont à l'origine du vivant, il a 3,8 milliards d'années. Les autres sont océanographes et travaillent sur les courants et l'élévation de la hauteur de la mer en lien avec le réchauffement climatique et à l'aide de satellites. C'est évidemment le "top" de la science que nous avons le plaisir d'accompagner.
Retour à bord et départ du Marion ; direction Amsterdam que nous atteindrons en fin d'après midi: c'est une toute petite base (25 hivernants) ; l'atmosphère y est subtropicale, et non plus subantarctique; quelques arbres des fleurs, une ambiance océanique et presque bretonne.
Décidemment, le climat est au coeur de cette journée du 7 décembre dans l'océan indien ( comme à Copenhague!); à peine installés nous visitons la station de mesure de la qualité de l'air ouverte depuis 1980 et qui alimente la base de données du GIEC( Groupe International d'Experts sur le Climat). Cette station travaille également avec les Universités de Stanford ,en Californie, de Princeton dans le New Jersey et l'Université de Lille.
La journée se termine par le traditionnel diner d'accueil.
Mardi 8 Décembre à suivre...
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