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Journal de bord du Marion Dufresne par Jerôme Bignon 15 décembre 2009
Mardi 8 Décembre
Amsterdam.... Le mauvais temps est de retour: vent très fort, nuages bas, grosse houle, pluie violente; l'hélicoptère est cloué au sol : les opérations logistiques suspendues; nous allons donc marcher; à une heure de la Base, nous trouvons un petit bois de " Phylicas", arbre endémique qui a quasi disparu de l'île qu'il ceinturait voilà deux ou trois siècles. Les premiers occupants y mirent le feu pour s'installer et tout fut ravagé à l'exception... du petit bois de Phylicas, véritables miraculés de ce désastre ; certains eurent l'idée,il y a 50 ans de le protéger avec un rideau de cyprès ...

Nouvelle catastrophe en raison des champignons et autres parasites qui mirent en danger les survivants. Les cyprès ont donc été à leur tour condamnés. Aujourd'hui, on récupére les graines des Phylicas, on a créé une pépinière à partir de laquelleon espère pouvoir replanter des îlots de Phylicas qui avec l'aide du temps et du vent....recoloniseront la partie basse de l'île. Il faut aussi pour cela supprimer ce qui reste du troupeau de bovins; Ceux ci , introduits par un cultivateur réunionais, furent abandonnés et revinrent à l'état sauvage; la colonie (2000 têtes) a littéralement ravagé tout la végétation basse de l'île; une clôture fut posée récemment sur plusieurs kilomètres pour sauver la végétation indigène des "Hauts", et un plan de suppression du troupeau a été mis en place.
Il en reste environ 250, d'après le comptage aérien que nous effectuons; trois chasseurs ont été recrutés par la Réserve, l'objectif étant également de récupérer la viande pour la distribuer sur les bases des TAAF, via le Marion Dufresne. La végétation indigène (scirpes et fougères) de l'autre côté de la clôture a retrouvé progressivement toute sa place ;l'après-midi, le mauvais temps ne permettant toujours aucun déplacement, nous visitons la base :
-l'hôpital Saint Yves, dont le médecin soigne les hivernants, mais aussi les marins pêcheurs qui passent à proximité et dont l'état requièrent des soins;
- la chapelle Notre Dame de l' Océan, face à la mer et joliment fleurie, -les réservoirs d'eau de pluie , seule ressource en eau douce de la Base qui incite à une gestion extrêmement frugale de l'eau (douches , toilettes, linge),
-la déchetterie est également exemplaire;

Ces îles éloignées et protégées au climat difficile sont de formidables laboratoires pour une gestion durable des ressources...
Le vent s'essouflant en fin de journée, les opérations logistiques ont pu reprendre(80m3 de fuel à pomper); soulagement général! et en plus, la météo est bonne pour demain!
Mercredi 9 Décembre
Nos déplacements héliportés peuvent reprendre : le temps est meilleur. Départ vers le sud de l'île: objectif... les falaises d'Entrecasteaux (du nom du navigateur parti à la recherche de La Pérouse); ces falaises représentent la face subsistante du cratère dont l'autre partie s'est effondrée dans l'Océan; elles se dressent à 7OOm(!) au dessus de la mer. A leur pied, une cabane d'observation à 7h de marche de la Base avec descente vertigineuse le long de la falaise (via ferrata)..grâce à l'hélicoptère, nous y échappons!
80%des albatros à bec jaune qui existent au monde nichent à Amsterdam sur cette falaise. Le spectacle est étourdissant: les oiseaux volent à la fois en couple( parade nuptiale), mais aussi intègrent cette parade à un ballet complexe et fascinant avec leurs congénères. Plus bas, de très nombreuses otaries d'Amsterdam sont cachées dans le Tussock , sorte de graminée endémique qui forme de grosses touffes d'herbe rendant la marche difficile ; à côté d'elles, les gorfous sauteurs vont et viennent entre la mer et une sorte de plage au sable noir et caillouteux.

Les otaries jouent dans l'eau et les gorfous marsouinent. Paradoxalement, sur la terre les otaries sont agressives: il faut se méfier, car leurs morsures sont redoutables : les mâles- caractéristique de l'otarie d'Amsterdam- ont une crête d'iroquois qui leur donne un air un peu "punk"! Sur le chemin du retour, nous essayons d'approcher le plateau des Tourbières sur lequel niche l'Albatros d'Amsterdam, espèce en grand danger de disparition: il ne reste que 80 individus au monde....impossible d'y accéder ! La brume est trop épaisse.
Ce plateau extraordinaire est très humide et rarement découvert; Il s'agit d'un plateau tourbeux reconnu "Zone humide internationale" au titre de la Convention de Ramsar, (cette tourbe, les zones humides et l'inscription à Ramsar n'est pas sans me rappeler la basse vallée de la Somme!)
Nous y retournerons, je l'espère, demain.

Retour sur la Base et après le déjeuner, nouvelle équipée en Zodiac, cette fois vers l'Austral, navire de pêche appartenant à un armement réunionais; Nous sommes reçus par le commandant Le Glatin, un solide breton qui mène sa 35ème campagne de pêche dans ces mers rudes . Nous visitons "l'usine" que constitue son bateau qui pêche essentiellement la langouste à partir du 1er Décembre;
Les TAAF lui accordent annuellement un quota de 400 tonnes qu'il prélève de façon originale à l'aide de trois petis "pointus" sur lesquels deux hommes posent des casiers un par un et de deux "doris" sur lesquelles quatre hommes posent une vingtaine de casiers en ligne. Les langoustes remontées sont étourdies par le froid, puis ébouillantées, , cuites , congelées , triées et empaquetées par colis de 10kgs dans un ballet vif,coloré, incroyable au fond de la cale par des équipes de marins pêcheurs réunionnais qui semblent surpris, mais heureux de nous accueillir dans cet univers où le travail est dur...
Encore un moment inoubliable où nous rencontrons des hommes authentiques et chaleureux ...
Jeudi 10 Décembre
Dernier jour avant le grand départ qui donne le signal du retour. Le Marion Dufresne a quitté hier au soir Amsterdam pour retourner à Saint Paul récupérer les plongeurs et océanographes qui y mènent leurs recherches dans les délais contraints par l'éloignement et les difficultés logistiques. Je suis resté sur cette Base Martin de Viviès (nom du 1er responsable météo qui y séjourna); le soleil est radieux et j'en profite pour mettre à jour mon carnet de bord; j'écris ,en réalité, 2 versions: l'une, la plus complète possible, l'autre plus légère destinée à cette diffusion quasi en temps réel... Le navire est de retour; les plongées et observations ont été réussies : il y a maintenant du pain sur la planche pour 2 années de travail dans les labos!
La tradition conduit à organiser le dernier jour un grand pique-nique-barbecue-langoustes ; tous les marins du navire viennent à terre ,nous sommes rejoints par le commandant de l'Austral ...moments d'amitié , d'échanges et d'émotion avec comme sur toutes les Bases ,ceux qui partent et ceux qui restent!
Il nous reste une ultime "manip" à tenter de nouveau : le Plateau des Tourbières et ses Albatros; le temps est propice ; nous décollons ..la visibilité est bonne ; il faut trouver un lieu stable où se poser! Cela parait simple ...la lave ,la pente, la tourbe humide...nous tournons et trouvons! Il nous faut entrer dans la Réserve intégrale et monter; 45 minutes de "crapahut", en file indienne pour ne pas détériorer les mousses curieuses,roses genre fraise écrasée, vertes pistache ou encore orangées, les fougères ,les Scirpes et autre plantes qui donnent à ce plateau un aspect irréel,presque artificiel ; des odeurs de champignons de sous bois complètent cette sensation étrange de pénétrer dans quelque chose de totalement inconnu . Allons nous voir un Albatros? Grâce au GPS, nous nous dirigeons vers le lieu supposé d'un nid .
Le milieu tourbeux nous oblige à patauger, parfois jusqu'à mi-mollet. Subitement, nous découvrons un poussin d'Albatros d'Amsterdam devant nous. Quand je dis poussin, il faut imaginer un oiseau, né en mars , qui a donc huit mois , qui pèsera adulte 6kgs; curieusement, le poussin est à ce stade ,en décembre, plus lourd que ses parents, car pour être prêt à partir dans l'Océan, il est "gavé" afin que ses réserves lui donnent le temps de s'autonomiser et donc de se nourrir par lui-même.
Le poussin ( entre 7 et 8kgs ) est devant nous à dix mètres, peu inquiet; nous pouvons le photographier à loisir. En nous retournant et un peu en contrebas , nous découvrons un mâle adulte posé sur le sol à quelques mètres: visiblement il attend, ; c'est alors que nous voyons dans le ciel au dessus de nous un autre Albatros , probablement la femelle avec laquelle il a entamé ses préliminaires nuptiaux .
Plus loin, un autre poussin! Nous allons avoir ainsi le privilège de passer 45 mn à proximité de ces oiseaux très fragilisés. La reconquête de leurs habitats par l'élimination des bovins qui ont dévastés les prairies tourbeuses où ils nichaient est évidemment une priorité absolue!!! Il faut maintenant redescendre pour dire adieu et regagner le Marion Dufresne.
Nous réalisons à cet instant que nous allons quitter ces morceaux de terre française perdus dans l'Océan dont nous avons pu apprécier richesses et potentiels ; l'Austral , le Marion Dufresne et la Base vont nous offrir un concert de sirènes et ,les deux premiers, un ballet maritime de croisements dans le soleil qui décline.
Nous sommes en mer, déjà à dix noeuds, Amsterdam s'éloigne, cap Nord- Ouest 315° sur Maurice, arrivée prévue lundi dans la nuit ou mardi matin en fonction de la mer; le cyclone Cléo , actuellement au nord de Maurice pourrait perturber ce calendrier.....
Vendredi 11, Samedi 12, Dimanche 13 et Lundi 14 décembre en mer,
Mardi 15 Décembre à Maurice

Longue navigation vers Maurice. Climat de plus en plus chaud. Derniers albatros et pétrels ... Apparition de quelques poissons volants, et puis surtout, cette impression d'immense vide : ni navire , ni oiseau , ni mammifère : seuls la mer et les nuages.....
La fin de l'aventure peut inciter à la mélancolie: le temps qui déroule son tapis de jours et de nuits qui se ressemblent!
Des conférences ou des présentations de très bon niveau viennent heureusement secouer cette monotonie molle qui nous gagne.
En effet, certaines équipes de chercheurs ont déjà pu dresser un bref, mais riche compte- rendu de leurs observations et travaux. C'est le cas de Marc Le Romancer(Laboratoire de microbiologie des environnements extrêmes de l'Institut universitaire européen de la mer à Brest) qui va nous présenter à la fois ses opérations de prélèvement d'eau dans les sources d'eau chaudes de Rallier du Baty sur Kerguelen ou dans le cratère de Saint Paul: objectif : trouver des bactéries ou des virus susceptibles de supporter des température extrêmes ( plus de 120°) et ainsi retrouver la trace des premiers organismes qui ont peuplé la terre ,il y a 3, 8 milliards d'années, virus probablement ancêtres du tronc commun LUCA (Last Universal Common Ancestor) de tous les organismes peuplant aujourd'hui la Terre.
Des heures seraient nécessaires pour expliquer et comprendre l'intérêt majeur de ces recherches qui préfigurent les aventures extraordinaires en Antarctique sur le lac Vostok, et plus loin sur EUROPA "lune de Jupiter" qui pourrait connaitre des conditions similaires permettant d'imaginer qu'une vie existe là bas, sous la glace.
C'est encore le cas de Jacques VERRON du CNRS de Grenoble,chercheur au LEGI (Laboratoire des écoulements géophysiques et industriels) ..- directeur d'un programme scientifique franco- indien visant à envoyer en 2010 dans l'espace un satellite destiné à renforcer la mesure de la hauteur des océans: courantologie, el Nino , convergence eau chaude eau froide , satellites et océans: il nous fait rêver . Il nous confirme que géographiquement parlant , et sur ces thématiques , la France a des atouts considérables ( présence dans le Pacifique, dans l'océan Austral,ou dans le canal du Mozambique).Là encore, ce carnet de bord est trop succinct pour développer le champs immense de ces recherches et des perspectives qu'elles ouvrent.
Il n'est pas question ici de tirer de quelconques conclusions d'un tel voyage: cela serait prématuré et probablement un peu vain en l'état.
Ces 28 jours auront pourtant nourri quelques convictions que je vais chercher à approfondir pour prolonger cette expérience formidable qu'il m'a été donné de vivre.
Vous l'avez sans doute compris en me lisant : les espaces maritimes et terrestres que régissent les TAAF sont au coeur d'enjeux majeurs en ce début de 21ème siècle.
Leur biodiversité est remarquable et mérite une préservation exemplaire;l'océanographie moderne trouvera des solutions visant à comprendre et à essayer d'éviter la catastrophe du réchauffement, et à cet égard le positionnement de nos Terres Australes est unique. Trouver les voies et moyens d'une meilleure sensibilisation de nos compatriotes,de tous les décideurs Nationaux et Européens, et aussi pourquoi pas des Organisations Internationales en charge de ces questions peut constituer un objectif digne d'intérêt: j'aurai, j'en suis sûr, l'occasion d'en reparler.
Pour l'heure, je termine l'escale de Maurice : déjeuner avec l'ambassadeur de France à Port Louis et quelques personnalités mauriciennes sur la thématique des îles Eparses, 5ème et dernier district des TAAF. Vaste sujet qui permet d'ouvrir de sérieuses perspectives sur de nouvelles aventures....
Encore une nuit de navigation, et nous serons en vue de la Réunion (sous le Piton de la Fournaise , peut être en éruption?) vers 5h du matin, ce 16 Décembre,28 jours après notre départ!
Puis ce sera le retour vers Oisemont ,via Paris .....

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